Avant qu’ils ne se rencontrent, l’Imam Malik disait : « Méfiez-vous des gens de l’opinion ». En effet, L’école de l’Imam Abu Hanifa était appelée « L’Ecole de l’opinion ». Avant leur rencontre, il y eut beaucoup d’échanges par lettres mais ils ne se rencontrèrent que durant le rituel du Hajj.

Quand ils se sont finalement rencontrés, ils ont choisi de s’adresser trois questions qui étaient vues d’une manière différente de chaque côté. La première question était juridique, il s’agissait de savoir comment répondre aux questions hypothétiques (les choses qui n’ont pas encore eu lieu). Dans l’école de l’Imam Malik, on ne doit pas imaginer des situations ou poser des questions sur des choses qui ne se sont pas encore passées, car cela distrait les gens des problèmes qui existent déjà et mène à la controverse. L’Imam Malik apporta ses preuves en s’appuyant sur de nombreux versets et hadith. Il déclara que dans le verset 189 de la sourate Al Baqara dans lequel Allah ta’ala dit « Ils te demandent concernant les nouvelles lunes ». Allah répond dans ce même verset par « Elles servent aux gens pour compter le temps, et aussi pour le Hajj ». De telles questions sont futiles pour l’Imam Malik.

Son autre preuve était que ‘Umar Ibn Al-Khattab (qu’Allah soit satisfait de lui) a maudit ceux qui posaient des questions à propos de situations qui n’étaient pas survenues et disait « Ne nous engagez pas avec des choses qui ne sont pas encore arrivées, gardez plutôt les gens occupés avec la Vérité ».

Les gens venaient voir l’Imam Malik pour lui poser des questions hypothétiques et il se mettait en colère en leur disant de ne pas demander à propos de choses qui ne sont pas encore survenues. Ces gens étaient habituellement originaires d’Irak où l’Imam Abu Hanifa se trouvait et où il traitait ce genre de questions.

L’approche d’Abu Hanifa était basée sur le fait d’inventer des situations qui n’étaient pas encore survenues. Il a inventé 60 000 situations.

Au cours de leur rencontre, L’Imam Malik a désapprouvé cette façon de faire. L’Imam Abu Hanifa répondit que les circonstances en Irak étaient différentes de celles de Médine. A cette époque l’Irak est le centre du Califat, et chaque jour il y avait de nouvelles choses qui étaient introduites auxquelles ils se devaient d’être préparés, tandis qu’à Médine les problèmes étaient résolus et limités.

Alors, il lui donna un exemple d’une discussion qu’il avait eu avec ses étudiants concernant la situation d’une femme dont le mari s’est absenté pour un voyage pendant très longtemps, et pensant que celui-ci était mort elle s’est remariée avec un autre homme. Or, son mari a réapparu. Dès lors, comment gérer ce cas ? L’Imam Malik ne comprenait pas pourquoi se poser une telle question et Abu Hanifa lui dit qu’en Irak lorsque les soldats partaient en conquête, ce genre de situation pouvait se produire et ils devaient être prêts pour une situation comme celle-là. L’Imam Malik resta silencieux.

L’Imam Abu Hanifa lui rappela la parole du Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) quand un homme était venu à lui en disant « Imagine qu’un homme vienne et qu’il prenne mon argent, que devrais-je faire ? » Le Prophète lui répondit de ne pas lui donner. L’homme demanda ensuite « Imagine qu’il me combat ? » Le Prophète lui ordonna de le combattre. L’homme demanda « Imagine qu’il me tue ? » Il répondit qu’il serait alors un martyr. L’Homme demanda encore une fois « Imagine que je le tue ? » Le Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) lui répondit que l’homme tué ira alors en enfer.

L’Imam Abu Hanifa continua en disant que le Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) a été questionné 4 fois concernant des questions hypothétiques. Quand l’Imam Malik lui dit que cela avait été fait dans un but bien spécifique, Abu Hanifa répondit « En Irak nous le faisons pour un but bien spécifique aussi ». Alors, Al Layth ibn Sa’d (un des compagnons de Malik) dit « Gloire à Allah. Par Allah ! Tu enrichis l’Islam ! » L’Imam Malik interdisait les gens de se livrer à des questions triviales mais quand l’Imam Abu Hanifa était questionné sur cela, c’était pour protéger les gens. Ces deux choses, c’est exactement ce que le Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) a fait. Il interdisait de poser des questions hypothétiques et répondait à des situations importantes qui pouvaient arriver dans le futur.

Les deux imams ont finalement gardé les deux approches pour le bénéfice de l’Islam.

Leur différence d’opinion était un phénomène naturel dû aux mentalités et à l’environnement en Irak et à Médine. Cette divergence a eu pour conséquence l’enrichissement de l’Islam. Leurs dialogues calmes et honnêtes nous ont été d’une grande aide pour présenter les différentes opinions et réalités dans tous leurs aspects. La manière de converser de ces deux hommes était civilisée, polie et exceptionnelle. Les problèmes qu’ils ont abordés n’étaient pourtant pas insignifiants.

Aujourd’hui, beaucoup de gens oublient qu’il est obligatoire d’unifier les musulmans et se disputent autour de questions secondaires. Les deux Imams ont eu des avis différents sur des sujets importants, mais il y avait de l’amour et de la compréhension entre eux.

La deuxième question où les imams n’étaient pas d’accord, était le consensus. En Islam, pour trouver une solution à une question il faut regarder dans le Coran puis si on ne trouve pas la réponse de chercher dans les hadiths, puis le cas échéant d’appliquer la règle du consensus des savants.

L’Imam Malik pensait que le consensus devait être accepté seulement des gens de Médine parce que les compagnons du Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) ont vécu et sont morts ici, tout comme ses 9 femmes qui l’ont côtoyé et ont été témoins de ses actes. Il y avait presque 10 000 compagnons.

Un homme est venu à L’Imam Malik pour lui demander à propos des choses contestées. L’Imam dit « Cherche l’opinion des gens de Médine. Quand tu l’auras trouvé, sois sûr que cela est la vérité ». Il a dit à un autre « Tu peux trouver le savoir à Médine car le Coran n’a pas été révélé en Euphrate (voulant désigner par là l’Irak). »

L’Imam Abu Hanifa avait 13 ans de plus que Malik et pourtant il le respectait. Il répondit « Malik, durant les conquêtes du règne de ‘Umar ibn Al Khattab, les compagnons se sont éparpillés partout dans le monde. Tu dis qu’à Médine il y avait 10 000 compagnons. Or, dans la dernière bataille du prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) il y avait 120 000 compagnons. Où est donc le reste ? Tu ne peux pas nier que ‘Umar ibn Al Khattab envoya des compagnons pour apprendre l’islam aux gens dans différents pays. »

Il commença a énumérer certains compagnons comme Mu’ad ibn Jabal qui a été décrit par le Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) comme l’un des plus grands savants, et qui fut envoyé au Yémen. Il mentionna également Abd Allah ibn Mas’ud dont la récitation du Coran a été recommandée par le Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui), il fut envoyé en Irak. Il ajouta les noms d’Abu Dharr, Zubair ibn A’wam , Sa’d ibn Waqqas en Égypte. Hudayfa ibn Yaman, Ali ibn Abi Talib en Iraq, Abul Darda en Syrie etc… (qu’Allah soit satisfait d’eux).

Layth ibn Sa’d dit « Par Allah, cela est également une façon d’unir la Oumma »

Quand on regarde d’un autre angle on peut voir un autre aspect de la vérité. La différence est une bénédiction. En effet, le Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) nous a dit : « La différence de ma communauté est une miséricorde » (Al-jâmi’ li ahkâmi al-qurân d’Al-qurtubî et As-sayûtî dans al-jâmi’ as-saghîr). Elle aide à voir la Vérité sous tous ses aspects. Si tous les gens pensaient de la même façon, on ne verrait qu’un côté de la Vérité, mais Allah dont le nom est « Al Haqq » a voulu nous montrer tous les côtés.

Cela est parfaitement illustré par le hadith suivant « Un jour de guerre, le Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) s’adressa aux compagnons qui allaient faire le voyage pour rencontrer l’ennemi, en leur disant : « Vous ne ferez la prière de ‘Asr qu’au village de Banû Qurayda » Chemin faisant, et voyant que le soleil allait bientôt se coucher, une partie des compagnons a interprété (compris) la parole du Prophète (saw) comme une indication qu’il fallait que la prière de ‘Asr soit accomplie avant l’arrivée au village et ils ont alors accompli cette prière de suite. L’autre partie a compris qu’il ne fallait faire la prière de ‘Asr qu’une fois au village ; et ils sont arrivés très tard la nuit à ce village et y ont accompli la prière…  Les compagnons étaient très embarrassés et de retour chez le Prophète (paix et salut sur lui), il donna raison aux deux parties et accepta les deux interprétations (Al Bukhari).

Le troisième problème abordé dans leur rencontre portait sur l’école de l’opinion et les hadiths. Abu Hanifa détaillait tellement l’explication des hadiths, qu’il put conclure jusqu’à 100 leçons d’un seul hadith ! L’Imam Malik considérait cela comme une exagération et comme une surcharge du hadith que le Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) ne voulait pas.

Abu Hanifa répondit qu’en Irak, la philosophie et les sciences des grecs, des romains et des perses les envahissaient et qu’il fallait donc garder les gens sur la voie du Messager d’Allah (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui). C’est pour cela qu’il s’inspirait des hadith pour contrer les nouvelles tendances et pour en tirer plus de profit. D’un autre côté, les gens de Médine n’étaient que des compagnons du Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) et leurs successeurs (qu’Allah soit satisfait d’eux), donc il n’y avait pas besoin d’élaborer de telles leçons des hadiths. Layth ibn Sa’d dit « Cela aussi est une façon d’unir ».

Après le dialogue entre les deux Imams, Layth Ibn Sa’d, un imam égyptien qui avait une école de pensée équivalente à celle des 4 imams, était désireux de connaître l’impression des deux côtés.

Il est allé voir l’Imam Malik et lui à demandé, Malik essuya sa transpiration et dit « Par Allah ! Abu Hanifa me fait transpirer. Par Allah ! Il est un vrai juriste ! Je n’ai jamais vu un homme débattre comme cela. Par Allah ! S’il te disait que cette barre de fer était faite d’or, il te convaincrait ! »

Al-Layth se rendit ensuite voir L’Imam Abu Hanifa qui dit « J’ai débattu avec des centaines d’hommes, mais je n’ai jamais vu quelqu’un accepter la vérité aussi vite que L’Imam Malik. »

Qu’est-il donc arrivé après cela ? Premièrement, Abu Hanifa envoya son fils Hammad à Médine pour apprendre le fiqh de L’Imam Malik et son fameux « Muwatta ». Ensuite, L’Imam Malik a demandé les travaux de L’Imam Abu Hanifa pour bénéficier d’eux.

En même temps, Muhammad ibn Al-Hassan, un élève de L’Imam Abu Hanifa, tenait des cours pour présenter l’approche de L’Imam Malik.

Une fois, L’Imam Abu Hanifa consulta L’Imam Malik avant d’énoncer son opinion en public. L’Imam Abu Hanifa n’était pas d’accord pour déclarer un pêcheur mécréant. L’Imam Malik était d’accord avec lui alors l’Imam Abu Hanifa l’a énoncé en public. Entre les deux imams, il y eut énormément de discussions par lettres qui ont contribuées à la prise en compte des deux points de vue.

Et rappelez-vous quand L’Imam Malik refusa l’offre du Calife Hârûn Ar-Rashîd quand il lui proposa d’accrocher son livre « Muwatta » à la Kaaba. Il répondit « Ô Émir des Croyants, quant à accrocher le Muwattâ’ à la Kaaba, je ne le souhaite pas, car les Compagnons du Messager de Dieu (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) divergèrent dans les jugements dérivés et se dispersèrent dans les pays, et chacun estime avoir raison ».

C’était les paroles de l’Imam Abu Hanifa durant leur rencontre !

C’est ce respect des divergences argumentées et solides en matière de jurisprudence qui poussa l’Imâm Mâlik à se comporter ainsi. Plus encore, L’Imam Malik vit en ces divergences, basées sur des preuves tangibles, une miséricorde pour les serviteurs de Dieu : « Ô Emir des Croyants, la divergence entre les savants est une miséricorde de Dieu envers cette communauté », dit-il.

Ô Allah, répand Ta Miséricorde et Tes Bénédictions sur l’Imam Abu Hanifa et L’Imam Malik ainsi que leurs disciples.

Allahumma Amin.