L’école Hanafite de l’illustre Imam Abu Hanifa se caractérise contrairement à d’autres écoles par la place importante du raisonnement personnel (ra’y) et au raisonnement par analogie (qiyâs). L’imam Abu Hanifa, utilisait très souvent ces outils de jurisprudence, ce qui lui valut certaines critiques. En effet, certains ont dit d’Abu Hanifa, qu’il délaissait le Hadith. Cette accusation est infondée, et cela a été réfuté par Abu Hanifa lui même :

« Celui qui prétend que nous privilégions le raisonnement par analogie (qiyâs) aux hadiths est un menteur et un calomniateur ! Depuis quand le texte (clair et évident) a-t-il besoin d’une opinion personnelle parallèle ? » [Imam Abu Hanifa]

L’explication évidente du peu de hadith ayant été rapporté par Abu Hanifa, est qu’il vivait tout simplement dans un lieu qui n’était pas favorable à l’apport des hadith. De plus, Abu Hanifa avait des critères très stricts concernant le Hadith, si certains arguments venaient à contredire le hadith, il le déclara « faible ».

« En ce qui concerne l’imam Abu Hanifa, il est vrai qu’il n’a donné que peu de traditions : mais c’est parce qu’il était très strict sur les conditions à remplir pour qu’elles soient authentiques. Il les déclarait « faibles », si quelque argument logique venait à les contredire. C’est pourquoi il était très difficile sur ce point et n’a transmis qu’un petit nombre de traditions. Mais on a pas le droit de dire qu’il s’est abstenu de propos délibéré. Il n’aurait jamais fait cela. C’était un des plus grands docteurs en traditions et il faisait un grand effort de réflexion personnelle, comme le prouve l’autorité dont jouit son école juridique et la confiance que mettent en lui les traditionnistes, qui citent ses arguments, à la fois pour et contre » [Ibn Khaldun dans sa Muqaddima]

Ainsi, l’école Hanafite est l’école de la majorité des musulmans. Il est invraisemblable et inconcevable de croire que le fondateur, le mujtahid mutlaq Abu Hanifa ayant sacrifié sa vie pour l’islam et la préservation de la science islamique était en réalité une simple personne faible dans le Hadith.

La méthodologie de l’école Hanafite appelé  » ra’y » (vue intellectuelle, opinion), est en réalité une application beaucoup plus libre du Qiyas. Le principe de cette outil fondamental, est l’appel à la raison, l’appel à l’opinion personnelle d’un savant quand il y a une absence de textes scripturaires. Ainsi, le juge est apte à donner une opinion sage se basant sur la raison, quand il n’y a pas de textes émanant du Quran et de la Sunna décrivant un contexte particulier. Certaines polémiques avaient été émises par des conservateurs face à la place importante qu’a le  » ra’y « . Ainsi grâce à cette méthode, cet outil de la jurisprudence, l’école Hanafite est l’école ayant la plus grande capacité d’adaptation contrairement aux autres écoles juridiques comme l’explique le grand penseur et poète Pakistanais Muhammad Iqbal :

« Il s’agissait en fait ici d’une polémique entre les avocats de la méthode déductive et ceux de la méthode inductive dans la recherche juridique. Les légistes de l’Iraq insistèrent à l’origine sur l’aspect éternel de la « notion », tandis que ceux du Hidjaz mirent l’accent sur son aspect temporel. Ces derniers, toutefois, ne se rendirent pas compte de la pleine signification de leur propre position, et leur partialité instinctive en faveur de la tradition juridique du Hidjaz les fit borner leur vision aux « précédents » qui s’étaient en fait produits au temps du Prophète et de ses compagnons. Sans doute reconnaissent-ils la valeur du concret, mais en même temps, ils l’éternisaient et se reportaient rarement au Qiyâs basé sur l’étude du concret comme tel. Leur critique d’Abu Hanifa et de son école, toutefois, libéra, pour ainsi dire, le concret et fit ressortir la nécessité d’observer le mouvement et la diversité réelle de la vie dans l’interprétation des principes juridiques. Ainsi, l’école d’Abu Hanifa, qui assimila pleinement les résultats de cette controverse, est absolument libre et possède une capacité d’adaptation créatrice bien plus grande, qu’aucune autre école de droit musulman ». [Muhammad Iqbal]

Ainsi, grâce à la place importante de « l’Ijtihad » dans l’école hanafite, les juges musulmans peuvent donner des avis juridiques sur des questions complexes dont la réponse claire n’est pas présente dans les textes scripturaires.

Le Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) a dit : « Selon quoi jugeras-tu lorsque le besoin s’en présentera ? – Selon le Livre de Dieu, avait répondu Mu’âdh. – Et si tu ne trouves pas (de solution explicite) dans le Livre de Dieu ? – Je jugerai alors selon les Hadîths du Messager de Dieu, avait répondu Mu’âdh. – Et si tu ne trouves pas (de solution explicite) dans les Hadîths du Messager de Dieu ? – Je ne manquerai alors pas de faire un effort de réflexion (ijtihâd) pour formuler mon opinion, avait répondu Mu’âdh. » Sur quoi le Prophète avait manifesté son approbation en ces termes : « Louange à Dieu qui a guidé le messager du Messager de Dieu vers ce qu’agrée le Messager de Dieu » [rapporté par at-Tirmidhî et Abû Dâoûd].

Le Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui) nous a expliqué la méthodologie avec laquelle le faqih (juriste) doit répondre aux questions de fiqh, les tabi’un (successeurs des compagnons) prendront après le Coran et la Sunna les paroles des compagnons plutôt que leurs avis personnels. Ainsi la méthode du fiqh Hanafite se résume par les propos de l’Imam Abu Hanifa :

« Je prends le Livre d’Allah lorsqu’il contient la réponse, sinon, je prends la Sunna du messager d’Allah, paix et bénédiction d’Allah sur lui, si je ne trouve pas dans la Sunna, je prends l’opinion de ceux que je veux parmi ses compagnons, et je laisse celles de qui je veux, je ne laisse leur opinion au profit de celle d’autres personnes, et lorsque l’on en vient à l’opinion d’Ibraham, Ash-Sha`bi, Al-Huss, Ibn Sirin ou Sa`id Ibn Al-Musayyab, alors je recours à l’Ijtihad comme ils l’ont fait ». [Imam Abu Hanifa]

Il existe ainsi 7 sources (fondements) dans le fiqh Hanafite :

  1. Le Coran : c’est la source principale, aucune autre source ne peut la contredire car le Coran est la parole d’Allah ta’ala préservée.
  2. La sunna : il s’agit de la sunna Mash’oura (célèbre). Parce que la ville de Kûfa était inondée de faux hadith attribués au Prophète (que Le Salut et La Paix d’Allâh soient sur lui).
  3. Le Ijma’ (consensus) des compagnons : il s’agit de l’accord unanime des compagnons du Prophète (saw), sur des questions non traitées par les sources précédentes. Il y a aussi le consensus des savants musulmans qui ne peut être basé sur le faux, conformément au hadith du Prophète :

    L’Imam As-Suyuti (ra), nous rapporte que parmi les trois choses qu’Allah a promis à son Prophète (saw), il y a le fait de ne jamais se mettre d’accord sur un égarement. Ce hadith est rapporté aussi par At-Tabarani avec une chaîne de transmission remontant jusqu’à AbdAllah Ibn ‘Umar et à L’Imam Al Haythami dans « Majma’ Az-Zawâid ». De même Ibn Mâjah rapporte dans ses Sunan le dire du Prophète (saw) suivant : « Ma Communauté ne se réunira pas sur une erreur ».

  4. L’opinion individuelle d’un compagnon : si des compagnons divergent, on prend l’avis qui convient le plus.
  5. Le Qiyas (raisonnement par analogie) : quand il n’ y a aucune preuve claire, on a recours au Qiyas.
  6. L’Istihsân (la préférence) : Préférer une preuve à une autre car elle semble plus conforme à la situation, même si elle est en apparence moins pertinente qu’une autre. Par exemple, le fait de donner préférence à un hadith spécifique sur un hadith général.
  7. La coutume locale (‘Ourf) : les coutumes locales, quand il n’y a pas de prescription religieuse.

Abu Hanifa était très strict et très impliqué dans la recherche de la science de la religion d’Allah, il faisait tout pour ne pas transgresser les limites imposées par Allah, il jugeait selon ce qui était le plus authentique parmi les Hadith rapportés par les gens de confiance. Mais certains, dû à sa crainte d’Allah, voyait en lui d’autres intentions et d’autres se mirent à le critiquer de toute sorte. Comme l’explique Sufyan ath-Thawri le Grand Salaf.

Ainsi, en dehors du cadre du Coran, de la sunna et des paroles et des actes authentiques attribués aux compagnons, Abu Hanifa ne se sentait pas tenu par aucune autre référence ou autorité quelle qu’elle soit. Telle était sa méthode de réflexion et de déduction des faits, et il la mettait toujours en pratique sans craindre personne


Sources :

L’ouvrage « Les quatre Imams » de Messaoud Boudjenoun

L’ouvrage « L’Imam Abou Hanifa » de Mohammad Abou Zahra